samedi, décembre 16, 2006

Le blues des consultants

[Pour Noël, je me paie un petit voyage dans mes archives. Petit billet d'humeur écrit en 2001 (déjà).]

Juin 1999, l’Internet ronronne. Le potentiel de la Toile semble inépuisable, l’euphorie gagne l’ensemble des acteurs qui rêvent déjà d’un nouvel eldorado, d’une nouvelle économie qui remplacerait l’ancienne. Tous les indicateurs sont au vert. C’est donc sans trop se mouiller que les consultants enfoncent le clou. «Les fournisseurs de contenu sont en mesure de tirer des revenus de la publicité en ligne, qui devrait augmenter à un taux moyen de 33 % par an […]De nouvelles applications tels le commerce électronique, la télévision numérique et interactive, la visiophonie et Internet pourraient porter l'utilisation du réseau à plus de 4 millions de térabits par jour en l'an 2003… » Ce genre de calembredaines, fondées sur on ne sait quels constats, ne sortent pas d’un petit cabinet aux ressources limitées, mais bien d’un mastodonte de la consultance, actif dans une trentaine de pays et qui emploie plus de 60 000 personnes. Or, déjà à l’époque, il n’était pas nécessaire de recourir aux services de madame Irma pour pressentir un désintérêt des internautes pour la publicité en ligne qui ne rapporte, encore aujourd’hui, que des clopinettes. Quant à l’attrait des surfeurs pour l’e-commerce ou la télévision interactive (on la cherche toujours) rien ne permettait (et surtout pas les dettes monstrueuses accumulées par les pionniers en la matière) d’avancer des chiffres aussi ahurissants.

Qu’à cela ne tienne, dopés par ces oracles, de nombreuses sociétés débutent l’aventure du B2C (Business to Consumer), avec des projets s’appuyant sur les sages recommandations de ces consultants. « Les entreprises qui ne sont pas à l'écoute des besoins du consommateur sont vouées à une mort prochaine » « Un sondage sur les habitudes d’achat par Internet fait ressortir l’incidence du sexe, de l’âge et du revenu sur le magasinage en ligne ». Et de nous expliquer sur trente pages, que si les hommes achètent du matériel informatique en ligne, les femmes se rabattent plutôt sur les bouquins ou les parfums... Face au Net, les chefs d’entreprises auraient-ils perdu à ce point leur flair qu’ils leur faillent s’appuyer sur ce genre de banalités pour sentir le marché ?

Las, malgré ces bons conseils, « les internautes sont très majoritairement en faveur d’un contenu pertinent » (il y a donc des personnes qui recherches des contenus vides de sens ?) et des phrases aussi péremptoires que « l’année 2000 va entrer dans l’histoire comme l’année d’explosion des dot.com » (de quelle explosion voulaient-ils parler ?), on a revu les exigences à la baisse, et dirigé le marché vers le B2B (Business to Business), ou le commerce inter-entreprises, promis, lui, « à un bel avenir »… Il faudra cependant se méfier des problèmes de sécurité (l’actuel cheval de bataille des consultants) et trouver - pourquoi pas ? - des appuis au sein des futurs e-gouvernements, la prochaine grande affaire des visionnaires.

A rebours, la critique paraît facile. Aussi facile que les gains engrangés par ces sociétés, que l’on dit prestigieuses, et dont les experts font souvent la pluie et le beau temps. On imagine en effet assez mal une décision se rapportant au Net sans un argumentaire abondamment étayé par une grosse et grasse étude largement rétribuée. Avec une chance sur deux, pourquoi ne pas tenter l’augure ? « Après un an de traversée du désert, les nouvelles technologies vont reprendre du poil de la bête début 2002. Risque de cafouillages au passage de l’Euro. Attention cependant aux télécommunications mobiles. Trop endettés, les opérateurs pourraient manquer de cash pour déployer leurs coûteuses licences UMTS. Le particulier devra, quant à lui, progressivement s’habituer à la disparition du « tout gratuit » - ça ne rapporte rien - et à la perte progressive de sa sphère privée . A défaut de totales exactitudes, ces prévisions ont le mérite d’être gracieuses et sincères. Qualités trop rares au royaume des e-prophètes.

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